EPI et visibilité

Sécurité. EPI et visibilité

La sécurité des sapeurs-pompiers est un dossier en pleine évolution dans lequel les équipements de protection individuelle (EPI) tiennent une place importante. Les Sdis témoignent de leur situation et de leur avancement sur la question.

Texte > Sylvain Ley

Depuis quelques années, le monde des sapeurs-pompiers français est entré dans une nouvelle ère : celui de la protection et de la sécurité de son personnel d’intervention. Une politique globale de sensibilisation sur ce thème, alliée à des actions concrètes, s’est développée de façon croissante au cours de la dernière décennie. Le rapport Pourny, point d’orgue de cette révolution, a permis de faire un état des lieux constructif des considérations sécuritaires de nos soldats du feu. Même si certains départements n’ont pas attendu la remise de ce rapport pour travailler sur la question, il est de fait que cette étude a engendré une prise de conscience générale du problème par l’ensemble des Sdis.

Cette approche de la sécurité des sapeurs-pompiers passe inévitablement par une réflexion sur les équipements de protection individuelle (EPI), et particulièrement sur la tenue d’intervention. Amélioration du degré de protection, du confort et de la visibilité sont des questions récurrentes et en pleine évolution. Les pistes de travail sont nombreuses, certaines ont porté leurs fruits et d’autres sont encore en gestation.

L’arrivée de la veste textile sur le marché a suscité – et suscite encore – de nombreuses polémiques, mais elle semble trouver sa place dans de nombreux départements. Ce nouveau vêtement, associé au surpantalon, a en tout cas permis de voir les interventions sous un jour nouveau, de prendre conscience de risques particuliers, et d’y adapter des techniques opérationnelles.

Mais le développement des EPI entraîne de nouveaux problèmes, ou du moins, de nouvelles questions: difficultés d’entretien et de maintenance, risque de suréquipement… La vision et l’avancement des Sdis sont différents, même si les regards se tournent assez généralement vers une volonté de faire évoluer les EPI. Pour faire un tour de la question, certains Sdis témoignent ici de leur situation…

Questions au Capitaine Hervé Gabion, responsable du service Hygiène et sécurité du Sdis de la Drôme

Le SP mag : Le Sdis 26 a beaucoup travaillé sur la visibilité des sapeurs-pompiers en intervention. Quelles sont les pistes de travail actuelles et quelles sont celles que vous avez retenues ?
Il existe aujourd’hui trois philosophies en matière de visibilité des EPI. La première est de rendre l’ensemble des EPI « Haute Visibilité » et donc d’abandonner le gilet HV. La seconde est de considérer que ces équipements ont d’abord une fonction de protection et sont adaptés à des situations ou des risques particuliers. Par conséquent, la visibilité est assurée par le port du gilet. Enfin, une dernière possibilité est de combiner les deux philosophies. Les vestes de feu sont équipées en haute visibilité, mais le gilet reste d’actualité pour les interventions où la veste n’est pas nécessaire (VSAV). Dans la Drôme, nous avons travaillé sur l’amélioration de la visibilité du gilet et de la veste textile. Finalement, nous n’avons pas retenu la solution d’une veste qui répond à la fois à la norme EN 469 (protection) et à l’EN 471 (visibilité) car il est très difficile de marier ces deux technologies. De plus, l’entretien de ce type de produit est un véritable problème ; les sociétés de nettoyage ne sont pas encore au point. Nous préférons donc avoir deux produits de qualité plutôt qu’un seul peu performant. Au final, nous avons opté pour le silhouettage en « H » sur les vestes textiles, qui permet d’identifier un homme de loin. Ces vestes ne sont donc pas haute visibilité, et nos SP continuent de porter le gilet sur la voie publique. Enfin, sur le pantalon F1, nous avons intégré deux bandes horizontales au lieu d’une seule, afin de jouer sur la notion de contraste, primordiale dans le domaine de la visibilité.

Quels sont les manques à l’heure actuelle en termes de visibilité et quels sont les dossiers à l’étude ?
Le problème majeur aujourd’hui est le souci que l’on a pour identifier un sapeur-pompier sur la voie publique dans le brouillard. Le matériel fluorescent et rétroréfléchissant dont nous disposons actuellement n’est pas efficace dans ces conditions météorologiques. Seule l’émission d’une source lumineuse s’avère concluante. Il y a des propositions qui commencent à émerger comme, par exemple, des gilets munis de diodes. Mais le problème est toujours le même : l’entretien et la maintenance de ce genre d’articles.

Questions à Hermann Touzard, responsable habillement au Sdis de Seine-Maritime

Le SP mag : Le Sdis 76 est en phase d’équiper l’ensemble de ses sapeurs-pompiers de nouvelles tenues de lutte contre le feu. Pourquoi ce changement et comment s’est-il opéré?

Le passage de la veste de cuir à la veste textile était une obligation et une volonté du département de la Seine-Maritime pour assurer la sécurité de son personnel d’intervention. Depuis 2000, tout le monde parle de ces nouvelles vestes et du surpantalon d’intervention. Beaucoup de fabricants se sont lancés dans l’aventure et nous avons vu arriver sur le marché un peu tout et n’importe quoi. Les Sdis se sont trouvés face à un panel de choix très étendu qui comprenait des articles répondant, ou non, aux notes d’informations techniques (NIT). Il a fallu quelques années pour que le marché s’assainisse. Nous avons attendu les différents retours d’expériences pour créer un groupe de travail et commencer à concevoir nos vestes et surpantalons.

Nous avons alors acheté une vingtaine d’articles que l’on a testés dans différents centres de secours professionnels, mixtes ou volontaires. Un questionnaire très précis a été établi et distribué aux détenteurs de ces nouveaux produits afin de connaître leurs sentiments en termes de conditions de port, d’utilisation, de sécurité… L’analyse de ces questionnaires nous a permis de synthétiser les points positifs et négatifs de ces tenues, et de savoir ce que les intervenants voulaient ou ne voulaient pas avoir. Ces retours d’expériences ont servi à créer une veste et un surpantalon adaptés.

Quels points ont retenu votre attention lors de la conception de ces tenues ?

Il y a eu plusieurs pistes de travail, mais nous avons porté notre attention sur l’entretien et la visibilité. Les retours d’expériences ont montré qu’il existait de nombreux points d’usure et de fragilité sur les tenues qui entraînent une maintenance importante. Pour alléger cette dernière, nous avons éliminé tant que possible ces points d’usure, en supprimant par exemple les braguettes sur les surpantalons ou en renforçant certaines zones sensibles aux genoux ou aux coudes. La dimension des cols a été augmentée et les poches ont été renforcées.

En termes de signalisation, nous voulions que nos sapeurs-pompiers soient visibles de jour comme de nuit. Plusieurs pistes ont été explorées, comme l’association d’un gilet haute visibilité avec la veste textile. Mais les essais n’ont pas été concluants. Des bandes rétroréfléchissantes et fluorescentes ont donc été apposées mais nous nous sommes alors aperçus que l’ajout de trop nombreuses bandes réduisait les propriétés même de la veste. Finalement, le minimum de bandes microprismatiques a été conservé. La veste répond donc à la norme EN 469, et nos sapeurs-pompiers s’équipent d’un gilet HV pour toute intervention sur voie publique, conformément à l’EN 471.

Les différents éléments qui composent les tenues d’intervention assurent-ils aujourd’hui correctement la sécurité des sapeurs-pompiers ?

Ces dernières années, un gros effort général a été effectué pour la protection des sapeurs-pompiers. Ces derniers sont globalement bien protégés, mais il faut faire attention à ne pas trop en faire. Avec les nouvelles tenues, on s’aperçoit que les SP ont tendance à s’approcher de plus en plus des flammes malgré les préconisations. Ils ne se sentent pas en danger car ils sentent moins la chaleur, pourtant, le risque est bien réel.

Il y a aussi un grand risque dû à la présence sur le marché de nombreux produits d’habillement que les sapeurs-pompiers peuvent acheter directement via Internet ou des publicités. La grande majorité de ces articles ne répondent à aucune NIT et le SP qui décale avec ces tenues court un grand risque. C’est le cas par exemple des personnels qui vont au feu avec des pulls en polaire.
Ils ont beau être marqués « sapeurs-pompiers », ils n’assurent aucunement la sécurité de leur porteur.

Témoignage


Colonel Yvon Trépos, DDSIS Deux-Sèvres
« Depuis 1999, nous avons mené un gros travail sur tout ce qui concerne l’hygiène et la sécurité. Nous nous sommes fondés sur la norme OHSS 18001* pour mener notre politique en matière d’EPI notamment. Nous avons alors constaté que les nouveaux équipements n’entraînaient pas forcément une baisse des accidents en intervention, et avons alors pris conscience que les EPI ne faisaient pas tout et que bien souvent, la sécurité collective était délaissée au profit de la sécurité individuelle. Nous nous sommes alors concentrés sur une politique de formation et de prévention et avons travaillé en amont de l’accident. Bien souvent, l’accident n’est pas dû à l’EPI en lui-même, mais à une mauvaise utilisation de ce dernier. Aujourd’hui, on a tendance à suréquiper les sapeurs-pompiers pour les engager sur des risques nouveaux, plutôt que de développer la sécurité collective en se demandant si le personnel peut ou non s’engager. Ce suréquipement, qui représente un vrai risque s’il n’est pas associé à une véritable formation et au principe de précaution, peut nuire au déroulement de l’intervention et, surtout, à la sécurité du sapeur-pompier.

La sécurité des sapeurs-pompiers ne passe pas prioritairement par les EPI, l’important étant d’abord de rappeler quelques règles de base élémentaires et de former le personnel. Cela passe par exemple par la vérification de l’habillage lors des prises de gardes. Aujourd’hui, on a d’abord tendance à raisonner en termes techniques, alors qu’il faudrait en priorité réfléchir au facteur humain, et adapter ensuite la technique à l’homme. Si un sapeur-pompier reçoit un plafond sur la tête, on va se demander : « Le casque était-il bien mis ? », alors qu’il faudrait se dire : « Le pompier devait-il être là ? ».

Les résultats de cette politique sont là : en cinq ans, nous avons réduit par trois le nombre d’accidents des SPP et par cinq celui des SPV. Les sapeurs-pompiers des Deux-Sèvres ont donc pris conscience que leur sécurité passe par leur façon d’être. A l’heure actuelle, nous portons encore les vestes de cuir et je ne vois pas la nécessité de passer en textile. En effet, le matériel ne remplacera jamais l’humain. Il ne fait que pallier ce que l’homme ne peut pas faire. »

* Organisation of Health Security and Safety (spécification internationale).

Questions à l’adjudant-chef Stéphane Morizot, formateur feu en espace clos, Sdis 78

Le SP mag : Les Yvelines ont connu les premières tenues textiles en 1997. Comment ces EPI ont-ils évolué jusqu’à aujourd’hui ?
Les premières réflexions sur les tenues textiles sont antérieures à la départementalisation. En 1995, nous avons lancé ce dossier en réalisant de nombreux tests et les retours d’expériences nous ont permis d’élaborer un cahier des charges très précis. Bien sûr, les EPI ont évolué depuis et nous sommes aujourd’hui à la deuxième génération de tenues. Les modifications se sont portées principalement sur le confort, la protection et la visibilité du sapeur-pompier, qui sont les qualités premières recherchées. En termes de confort, nous avons travaillé sur la nature de la barrière inter transpirante qui nous a permis d’alléger considérablement la tenue. Ce facteur est très important car les sapeurs-pompiers évoluent dans un milieu difficile et il est primordial que ces derniers soient à l’aise dans leurs EPI. Nous avons renforcé certaines zones de la tenue pour assurer la protection du personnel d’intervention, qui est de plus en plus amené à progresser au plus près du sol. Enfin, pour optimiser la visibilité, nous avons opté pour le balisage « en H », avec des bandes « Triple Trim » jaunes et argentées. Nous avons supprimé les bandes de grades situées au bas de la veste pour que tous les intervenants, du sapeur à l’officier, aient le même type de balisage. En revanche, nous avons opté pour les casques peints.

Pourquoi ce choix ?
D’abord pour des questions de sécurité. En effet, le casque F1 nickel classique est celui qui a le plus mauvais indice en termes de protection du risque électrique. Egalement, le casque nickel se comporte moins bien à la chaleur que le casque peint. Enfin, la couleur des casques permet de remplacer les bandes de grades que nous avons supprimées de la veste.

Les tenues sont-elles encore appelées à évoluer ?
Bien entendu, le travail sur les tenues doit encore continuer pour améliorer leur visibilité sans en compromettre l’efficacité. En effet, le problème de la surcharge en bandes rétroréflechissantes est l’altération des facultés respirantes du vêtement. Aussi, il y a beaucoup à faire au niveau de l’évolution des sous-vêtements, afin de créer des produits non-feu et respirants. Il convient d’être en veille technologique constante, de surveiller le marché et de réaliser des études à échéances régulières pour concilier l’évolution des EPI avec l’amélioration des techniques opérationnelles.



n° 978 - avril 2006

Edito
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