La sécurité est plus qu’un concept échappé d’un manuel réglementaire. C’est avant tout un art de vivre, de travailler et de consommer. Le Sdis des Deux-Sèvres mène depuis six ans une politique qui allie santé au travail et développement durable. Témoignages.
Texte et photos > Joachim Bertrand
Proclamés héros des temps modernes après les attentats du World Trade Center, les sapeurs-pompiers ont longtemps considéré qu’ils pouvaient prendre tous les risques pour sauver la veuve et l’orphelin. Ils ont trop souvent justifié les disparitions de leurs camarades par une sorte de fatalité inhérente à leur métier, se réfugiant derrière la devise « sauver ou périr ». Pendant des générations, les soldats du feu ont donc appris à « bouffer » de la fumée « pour faire comme papa » puis ils ont considérablement amélioré leurs équipements avant de réformer leur structure en profondeur. Mais ils ont eu tendance à oublier qu’ils n’étaient que des hommes. Rien que des hommes.
Les progrès techniques les ont longtemps confortés dans leurs certitudes. Parés d’armures de plus en plus efficaces face aux risques, ces chevaliers du secours se pensaient à l’abri du danger. Quitte à croire qu’ils pouvaient se jouer de lui presque à tous les coups et en appréhender facilement ses nouvelles formes.
Le réveil fut brutal. En septembre 2002, la grande faucheuse a emporté dix soldats du feu en deux semaines. Du jamais vu en si peu de temps. L’émotion suscitée par ces événements a amené la profession à se pencher sur ses fondamentaux. Quitte à les malmener. Pour qu’un jour, on arrête de croire à l’incommensurable force du destin.
Depuis, les questions liées à la sécurité ont largement alimenté les débats. Un Bureau Prévention accidents enquêtes a vu le jour en 2004 à la Direction de la Défense et de la Sécurité civiles et certains Sdis ont pris cette problématique à bras le corps comme dans les Deux-Sèvres où la sécurité est devenue une véritable culture d’entreprise.
Depuis six ans, le colonel Yvon Trépos a érigé une politique de management de la sécurité dans les Deux-Sèvres qui l’a amené à explorer la santé au travail, le développement durable et le principe d’amélioration continue. Le point sur cette expérience originale et ambitieuse.
• Le SP mag : Qu’est-ce qui a changé depuis votre prise de fonction en 1999 ?
Nous agissons, aujourd’hui, sur les causes plutôt que sur les effets. Cette méthode de travail nous permet d’appréhender au plus près les difficultés auxquelles nous sommes confrontés dans le cadre administratif et opérationnel.
Notre approche est rationnelle. C’est un avantage car l’affectif ne rentre ainsi pas en ligne de compte. Chaque pratique est mesurée, analysée puis mise en perspective. Aucun sujet, aucune discipline n’échappe à cette règle. En pratique, nous gagnons sur tous les tableaux. Nous avons, par exemple, divisé par trois le nombre d’accidents chez les pros et par cinq chez les volontaires. Nos primes d’assurances ont ainsi diminué de moitié. Quant à notre consommation de papier, elle a baissé de deux tiers. Chaque année, nous économisons ainsi 350 000 euros.
• Quel rôle jouent les sapeurs-pompier dans cette démarche ?
Ils sont au cœur du système et deviennent les acteurs de leur propre sécurité. Connaître ses besoins, c’est travailler en meilleure adéquation avec son environnement. Un exemple : nous détruisions 3 500 nids d’hyménoptères par an. En 1999, cette pratique a provoqué une vingtaine d’accidents et 50 jours d’arrêt. L’année passée, nous avons seulement dénombré deux accidents. Aujourd’hui, nous n’intervenons plus, sauf en cas d’urgence. On s’expose moins, on gagne du temps, on utilise moins de produits, on préserve la faune et la flore et on gagne de l’argent. C’est donc rentable à tous points de vue.
• Quel est l’intérêt de mettre en place un tel système ?
Nous travaillons avec l’argent du contribuable. A ce titre, nous lui sommes redevables. Notre crédibilité en dépend. Notre système de management permet de vendre notre savoir-faire en matière de formation et d’améliorer notre recrutement. Il valorise nos hommes. Ils gagnent ainsi en confiance et se sentent responsabilisés. Dès lors, ils sont plus à même d’évaluer leurs forces et leurs faiblesses. Nous les aidons à progresser dans ce sens et à se préserver car on ne travaille pas bien si l’on est incapable de mesurer ses propres capacités. C’est ainsi qu’on peut se mettre en danger, faillir à sa mission et porter préjudice à son entourage.
• La fatalité fait-elle partie de votre métier ?
Nul est à l’abri d’un accident (mortel) en service. Il est tellement rassurant d’incriminer « la faute à pas de chance » mais tellement plus difficile de se poser les bonnes questions et d’y répondre. La devise « Sauver ou périr » n’a plus de raison d’être.
Depuis le début de l’année, la chasse au gaspillage est ouverte au CS de Parthenay. Le chef de centre a mis en place une politique de la sécurité tournée vers la préservation de l’environnement. En pratique, les machines à laver le linge et la vaisselle tournent la nuit, les robinets débitent moins d’eau, les lampes basse tension remplacent les halogènes et les néons sont moins nombreux. Le tri sélectif est désormais de mise et les déchets alimentaires prennent la direction du composteur. Quant à l’eau de pluie, elle sera bientôt recyclée pour laver les véhicules qui s’alimentent désormais à la pompe la moins chère et la plus proche. Les sapeurs-pompiers se chauffent aux copeaux de bois et la température ne dépasse pas 19 °C dans les bureaux. « C’est largement suffisant », précise le major Daniel Gaboriau, responsable du service technique. Au quotidien, il faut toujours regarder si un gars n’a pas laissé une lumière allumée mais tout le monde joue le jeu, au point que certains appliquent déjà ces recettes à la maison. »
Sur intervention, les sapeurs-pompiers font aussi attention à leur l’environnement. « Sur feu de chaume, on laisse brûler après avoir mis en sécurité la zone et prévenu le paysan. Cette méthode ne présente que des avantages », assure le major Daniel Longeard. On préserve les nappes phréatiques, on mobilise quatre fois moins de personnels, on perd moins de temps à charrier du foin pollué par la fumée et on économise 200 000 litres d’eau par sinistre. »
Les 81 sapeurs-pompiers de Parthenay vivent ainsi. Au gré des économies d'énergie et au rythme des consignes de sécurité mensuelles émises par le Sdis. Les jeunes comme les anciens s’en accommodent et ont l’impression d’être des citoyens responsables en phase avec leur époque.
Pour lui, les soldats du feu doivent entretenir leur condition physique en permanence car la sécurité et la santé sont indissociables. Explications.
Le SP mag : Faut-il se soucier de la condition physique d’un sapeur-pompier ?
Nous portons secours aux gens, autant mettre toutes les chances de notre côté. Sans condition physique, impossible de tirer un dévidoir ou de dégager un collègue coincé par un éboulement. Nous ne cherchons pas la performance et le service de santé n’est pas une gare de triage. Mon travail consiste à faire en sorte que les gars reviennent d’intervention en entier. D’où l’intérêt d’être en permanence à leur écoute, de les soutenir et de les conseiller.
• Comment percevez-vous la condition physique d’un sapeur-pompier ?
C’est fondamental. On me confie un jeune de 18 ans. Je l’accompagne tout au long de sa carrière. J’ai donc le devoir de le préserver pour le confier à sa famille en bonne santé. Le cas échéant, je le répare ou j’adapte sa fonction mais je ne le laisse jamais au bord de la route.
• En quoi la sécurité et la santé au travail vont-elles de paire ?
La sécurité, c’est mettre ses gants ou sa ceinture au volant. Mais c’est plus que cela. C’est prêter attention à son hygiène de vie et à son environnement mais aussi faire preuve de civisme. Restons des exemples, ne jouons pas aux héros. Ainsi, nous pourrons mieux répondre à notre mission de secours.
• Le sport est la cause principale d’accident. Faut-il l’interdire ?
Nous sommes aujourd’hui face à un paradoxe. Les activités qui servent à nous maintenir à niveau nous cassent le plus. Nos missions s’en trouvent pénalisées et la facture est de plus en plus lourde pour les Sdis. J’invite donc mes patients à s’interroger sur leur manière de pratiquer une activité plutôt que d’interdire une discipline en particulier. Avant l’été, nous lançons une enquête nationale sur les accidents de sport avec le concours de la Caisse des dépôts et des consignations en partenariat avec neuf Sdis*, la DDSC, l’ENSOSP et l’université de Bordeaux. Pendant un an, nous allons analyser tous les accidents de sport. Nous émettrons ensuite des recommandations et observerons leurs effets pendant encore un an. A l’issue, nous publierons un référentiel sur les pratiques physiques et sportives pour qu’à l’avenir il y ait moins de blessés dans nos rangs.
* Sdis 06, 15, 33, 44, 45, 58, 74, 77, 79.
Depuis deux ans, le Bureau Prévention Accident et Enquête (BPAE) mutualise les informations relatives aux accidents chez les sapeurs-pompiers. A partir de ces retours d’expérience et de leurs investigations, il tente de mettre en place les fondations d’une future doctrine d’emploi en matière de sécurité. Retour sur l’année 2005 avec Christian Porcherel et Patrick Blais, les enquêteurs de cette entité intégrée au service de l’inspection de la DDSC.
• Quels enseignements tirez-vous de l’année écoulée, particulièrement meurtrière ?
Deux grandes tendances se confirment. Deux décès sur trois sont liés à la route et à des problèmes de santé. Les accidents de la circulation tuent deux fois moins qu’il y a dix ans, sauf chez les pompiers. La vitesse, l’absence de ceinture de sécurité, la prise de cannabis et d’alcool sont en cause. Face à ces fléaux, plusieurs Sdis ont mis en place des plans de prévention des risques routiers. D’autres pratiquent des dépistages lors des tests de recrutement ou du passage du permis de conduire. C’est un premier pas nécessaire.
Dans le domaine de la santé, la condition physique est une réalité dont nous devons tenir compte. Chacun doit y être sensibilisé.
• La culture de sécurité serait-elle déficiente chez les soldats du feu français ?
Ces dernières années, la sécurité s’est considérablement améliorée mais le nombre d’accidents graves et de décès demeure important. 65 % des facteurs d’accidents sont d’origine humaine. Sur le terrain, la sensibilisation doit être permanente. Elle passe par la mise en place de modules particuliers dans le cursus de formation des (futurs) officiers, véritables relais auprès des hommes du rang. La sécurité doit rester une préoccupation constante dans l’analyse de l’engagement opérationnel. Si nous n'intégrons pas cette dimension, nous irons dans le mur.
Pour en savoir plus , téléchargez la synthèse du BPAE (Enjeux statistiques) sur : http://www.interieur.gouv.fr/rubriques/c/c5_defense_secu_civil/c55_autres_acteurs/L_inspection
